Il a fallu un bon moral pour traverser la crise des années 1930 dans les milieux ouvriers. Malgré la dureté des temps, Mary Travers-Bolduc a osé faire rire les gens simples comme elle, en chantant " sur tous les tons " les hauts et les bas de la " dépression ".
Son enfance dans sa Gaspésie natale ne l'a guère habituée au confort. A la fin du siècle dernier, misère et chômage sont le lot des familles de la côte, dont plusieurs débarquent d'Irlande, d'Écosse et d'Angleterre. C'est le cas du grand-père Travers. Canadienne-française par sa mère et bilingue, Mary est une enfant robuste, curieuse et vive qui fréquente brièvement l'école. Elle apprend spontanément à chanter et à jouer de l'accordéon, du violon et de l'harmonica pour égayer les veillées de voisins où elle interprète surtout des reels irlandais, qu'elle entremêle de " turlutes " - sons et syllabes rythmés - à la mode acadienne. Sans le savoir, par ces emprunts musicaux qu'elle adapte avec grand naturel, elle pose déjà les bases folkloriques de la chanson québécoise.
A 13 ans, en 1907, Mary décide de " soulager " sa famille en partant à Montréal gagner son pain comme domestique. Elle découvre dans la métropole francophone du Canada un XXe siècle fébrile et bruyant : le choc du départ et l'expérience de la grande ville seront plus tard traduits en chansons.
La campagne, j'ai laissée,
A Montréal, je suis allée.
Je vous dis, ç'a pas été long,
J'ai connu un beau garçon.
Après quelques années de travail en usine et de petits ménages pour 15 $ par semaine de 55 heures, Mary épouse, en 1914, Édouard Bolduc, futur plombier. Dans leur quatre-pièces sans eau chaude, les naissances se succèdent, et le niveau de vie baisse. La Première Guerre mondiale est déclenchée. Les légumes frais sont coûteux, l'eau est douteuse et le lait non pasteurisé; des maladies infectieuses emportent les jeunes enfants. Pour conjurer le mauvais sort, les Bolduc déménagent aux deux ans et s'exilent même un an en Nouvelle-Angleterre pour y chercher du travail.
A partir de 1924, la situation se stabilise et les quatre enfants survivants (sur 13 !) grandissent dans un foyer canadien-français comme tant d'autres. Ménagère discrète, comme il se doit, mais non pas assagie, Mary surveille avec amusement les mille petits faits du quotidien des ouvriers, ces traits si justes qui formeront la trame de ses chansons.
Dans les ruelles passe Le Commerçant des rues :
Quand le printemps est arrivé
Il a commencé à chanter :
" Venez voir mes échalottes,
seulement qu'à dix sous la botte. "
La Grocerie du coin :
Faut regarder la pesée
Y'a des fois qu'on se fait jouer,
Pour tâcher de nous distraire,
Y nous content une p'tite histoire.
Propriétaires, agents d'assurances, médecins, conducteurs de chars, " policemen " et belles-mères n'échappent pas à son coup d'œil railleur. Elle observe aussi comme les jeunes filles changent : " (...) les jambes nues, les cheveux courts, les pantalons, On dirait de vrais garçons. ". Pour ses enfants, elle invente des ritournelles à demi turlutées, proches des chansons qu'elle est sur le point d'écrire.
En effet, la carrière de Mme Bolduc, chanteuse populaire, va commencer par le truchement de joyeuses soirées musicales entre amis gaspésiens. L'un deux, maître gigueur, participe aux prestigieuses " Veillées du bon vieux temps ", spectacles folkloriques hebdomadaires que découvre le couple Bolduc en même temps que les spectacles du burlesque dont raffolent les années 1920. Stimulée, la musicienne virtuose qu'est Mary s'impose de plus en plus dans son entourage, et la femme exubérante en elle aussi, au grand étonnement de son mari. Ce dernier se trouvant à nouveau acculé au chômage, Mary accepte un jour de remplacer un violoneux des Veillées. Le public apprécie ses airs de gigue au violon, à la bombarde et aux cuillères, et quand un soir elle se risque à chanter un refrain de sa voix claire, il en redemande !
Aux côtés d'artistes généreux, Mary Bolduc apprend vite son métier et compose des mélodies. Son nom est de plus en plus connu grâce à la diffusion radiophonique des spectacles et à l'enregistrement sur disques de vedettes telles qu'Ovila Légaré qu'elle accompagne au violon. L'auteure-compositeure en herbe n'ose à peine rêver de carrière lorsqu'en 1929, le directeur des disques Starr lui propose un contrat de cinq " 78 tours ". Ses premiers essais se distinguent mal des chansons folkloriques traditionnelles diffusées à la radio. Puis, le 29 octobre, le Krach boursier de New York déclenche une grande dépression économique. Dans la misère " noire " qu'elle a déjà apprivoisée, Mary écrit cette fois les paroles de ses chansons avec des mots faciles et directs. Elle parle aux gens du peuple des situations pénibles qu'elle connaît, et qu'ils connaissent, mais - audace pour une femme - sur le mode comique et dérisoire.
L'authenticité de La Cuisinière séduit les mères de " grosses " familles et les ouvriers de manufactures qui préfèrent encore l'espoir au fatalisme à la mode. A partir de 1930, on lui demande un disque par mois. Ses présences sur scène se multiplient. A mesure que le taux de chômage augmente, elle devient la voix du courage. Elle prolonge maintenant les couplets de son turlutage caractéristique et s'adresse directement à son public auquel elle s'identifie :
Ça va venir, ça va venir,
Mais décourageons-nous pas.
Elle décrit l'actualité au passage : l'arrivée du ballon dirigeable R-100, les quintuplées Dionne, le rapt du fils Lindberg, Roosevelt et son New Deal, Hitler. Elle commente une alimentation qui se dégrade dans Si les saucisses pouvaient parler. Ayant de plus en plus d'assurance, elle prend parti face aux gouvernements du Québec et du Canada, dénonce la pauvreté et le chômage, prône le respect de la tradition et du travail. Face à la condition féminine, toutefois, ses positions sont plus réservées. Elle revendique pour les femmes plus de liberté, mais elle ajoute :
Pour qu'un ménage s'accorde,
C'est bien des précautions.
Que la femme porte la robe,
Et l'homme, les pantalons.
Bien en avance sur son temps quant à sa détermination et son indépendance financière, elle ne peut qu'en éprouver des tiraillements.
Les chansons diffusées depuis Montréal soulèvent une demande telle qu'une nouvelle tradition théâtrale s'organise peu à peu : les tournées en province, et même en Nouvelle-Angleterre. Au cours de l'une d'elles, en juin 1937, un grave accident de la route ébranle la santé de la chanteuse. Puis, une tumeur cancéreuse est diagnostiquée. Au milieu de cette ultime épreuve, elle cède à la tentation de conter en chanson Les souffrances de mon accident et relate ses démêlés grotesques avec les avocats.
En 1941 disparaît celle que l'on nomme désormais " La Bolduc ", femme du peuple qui a dominé son époque par sa lucidité, et qui parle encore haut et clair aujourd'hui.











