Prés de 30 ans après que le Groupe des sept eut produit des symboles marquants du Canada et de ses grands espaces vierges, des Canadiens francophones de la région de Montréal se mirent en quête d'un langage artistique pouvant traduire la réalité complexe de leur société en évolution. Sous la direction du peintre Paul-Émile Borduas, ce groupe d'artistes allait bientôt jeter les bases d'une révolution sociale et artistique.
Après sa formation à l'École des beaux-arts, Borduas mène en quelque sorte une double carrière: il enseigne le dessin lorsque l'occasion se présente, et collabore, seul ou avec son ancien maître Ozias Leduc, à la décoration d'églises. L'art et la religion étaient intimement liés à cette époque pourtant assez récente; l'Église commandait ou achetait auprès des artistes de nombreux travaux d'envergure, un peu comme le font aujourd'hui les grandes entreprises.
Au fil de ses rencontres et de ses voyages, Borduas élabore une nouvelle théorie de l'art, diamétralement opposée aux enseignements de ses contemporains. À la conception très conformiste de l'art qui avait cours au Québec, il préfère la liberté et la spontanéité des surréalistes, leur refus de la censure et l'importance qu'ils accordent aux pulsions primordiales de l'être humain.
Cette philosophie de l'art, Paul-Émile Borduas la décrit dans un manifeste intitulé Refus global, paru en 1948. Borduas y expose le "sauvage besoin de libération" des artistes et déplore l'avènement de l'époque où "l'intuition cède la première place à la raison." Aux yeux de Borduas, le règne de la raison et du progrès est peu propice à l'imagination et à la création. Mystique, mais pas forcément religieux, Borduas dénonce aussi "les soutanes restées les seules dépositaires de la foi, du savoir, de la vérité et de la richesse nationale."
Pour comprendre les ondes de choc provoquées par Refus global, il faut saisir le caractère très conservateur du régime de Maurice Duplessis. Peu de temps après la parution de Refus global, au moment de la célèbre "grève de l'amiante" d'Asbestos en 1949, les catholiques progressistes soutiendront les revendications du syndicat des mineurs, tandis que le gouvernement de Duplessis et l'arrière-garde catholique se rangeront du côté d'une grande entreprise sans scrupules. C'est entre autres contre ce matérialisme à tout prix que Borduas et ses collègues s'insurgent dans Refus global : pour eux, l'art libre ne peut avoir droit de cité au sein d'une société où "l'exploitation rationnelle s'étend lentement à toutes les activités sociales."
Dans ce contexte, il n'est guère étonnant que Borduas, l'aîné des 14 signataires de Refus global, soit devenu le bouc émissaire au sein de ce groupe d'artistes qu'on qualifiera plus tard d'automatistes. Les sanctions ne se firent pas attendre : Borduas perdit définitivement son emploi à l'École du meuble en 1948 et n'occupa jamais plus de fonctions officielles au Québec. C'est à New York et à Paris que son œuvre de peintre prit tout son essor. C'est d'ailleurs à Paris que Paul-Émile Borduas mourut en 1960, dans la force de l'âge et de l'art, au moment même de l'émergence du Québec moderne, dont Refus global demeure incontestablement un geste fondateur et un symbole durable.











